Jugurtha Aït Ahmed. Beaucoup d’émotions et quelques confidences.

Jugurtha Aït Ahmed

Premier interview de Jugurtha Aït Ahmed au « Temps d’Algérie ». Beaucoup d’émotions et quelques confidences. Il y aura une fondation Hocine Aït Ahmed. En Suisse naturellement. Le pays qui a abrité essentiellement Dda L’Hocine et sa famille pendant leur exil.

Mais il y aura bientôt un retour de l’Histoire, vraie cette fois-ci, parce que de jeunes historiens sont en train de travailler sur des archives déclassifiées récemment, notamment sur l’OS.
De cela et tant d’autres choses, Jugurtha, l’un des fils de Hocine Aït Ahmed, a bien voulu nous en parler au lendemain des funérailles de son père. Notre rencontre avec lui n’a pas été facile à Taqa, tant, lui et sa famille étaient sollicités en permanence par le peuple qui est venu accueillir leur père de retour chez lui. Jugurtha est journaliste. Il vit et exerce sa profession en Suisse. A l’image de son père, il a dans son propos la maturité du verbe. Pas de ressentis, encore moins de colère ou de rancœur en tout cas visible à l’égard de ceux qui les ont bannis par le passé de leur terre, de l’Algérie et de son Histoire.

  • C’est la première fois que vous venez à Ath Ahmed, à Taqa ?

Jugurtha Aït Ahmed

Non. Je suis venu plusieurs fois. C’est un lieu que je connais. Je n’y ai pas passé mon enfance. J’ai eu un parcours un peu particulier. Et il n’a pas commencé ici. Mon père était un militant ; enfin cadre de l’OS (Organisation spéciale). Nous n’avons pas une vie chaotique mais un peu bousculée par les événements liés à la guerre de Libération et ensuite à l’Indépendance, puis en rapport avec l’opposition de mon père, la lutte pour la démocratie…

  • Ces bouleversements vous ont-ils affectés ?

Jugurtha Aït Ahmed

Pas du tout. Nous l’avons vécu naturellement parce que nous avons toujours été entourés par un environnement où l’on savait ce que c’était la lutte politique. Durant la guerre de Libération, autour de nous, on entendait parler des martyrs, des gens qui faisaient la grève de la faim dans les prisons pour accéder au statut de prisonnier politique. Donc, cela faisait partie de notre environnement, ce n’est pas quelque chose de totalement étranger à notre parcours personnel.

  • De ce qui se passait à ce moment-là, en parliez-vous avec votre père, votre famille ?

Nous n’avions pas besoin d’en parler. Nous vivions tous la même chose.

  • Vous l’avez accompagné durant les derniers jours de sa vie ? Comment était-il ?

Jugurtha Aït Ahmed

Très bien. Il est mort très sereinement. Le cœur tranquille. Je crois qu’il a fait un parcours sans faute. Et quand on imagine les embûches auxquelles il a dû faire face, comme la guerre de Libération. C’est un miracle qu’il y ait survécu. Il a été le chef de l’OS. Il a milité ensuite sur le front politique en tant que diplomate, dit-on.

Mais je pense que c’est aux historiens de trancher, ce n’est ni l’officialité ni le gouvernement qui doit dire ce qu’il était, ou ce qu’il a fait.
Mais je pense qu’on lui rendra grâce aussi sur ce plan-là. En termes de diplomatie, il a réussi à faire un certain nombre de choses dont l’Algérie a héritées. Et sur la question des droits de l’homme, je pense qu’il a fait également un énorme travail. Pendant la guerre de Libération, il aurait pu mourir cent fois. En tant qu’opposant aussi, puisque les différents régimes n’ont pas hésité à recourir aux assassinats politiques. Je pense à Ali Mecili qui a été assassiné à Paris. Les choses sont claires. Mon père a survécu à cela. Quand je vous dis qu’il est mort sereinement, je peux vous assurer que c’est le cas !

  • Vous avez vécu comment l’enterrement de votre père ?

Jugurtha Aït Ahmed

Sa volonté était d’être enterré chez lui, à côté de sa maman ; c’était son vœu. Il nous l’a dit. Et notre mission était de respecter ses vœux.

  • Il ne s’agissait donc pas d’un pied de nez au système ?

Jugurtha Aït Ahmed

Non ! Je ne pense pas qu’il ait eu des intentions comme ça. C’était un homme simple. Mais vraiment simple et sans arrière-pensées, il avait envie de retrouver sa famille, son village natal. C’est un besoin, je crois que chacun porte cela en soi. De la Suisse, nous avons pris un avion de ligne, comme tout le monde. Nous avons été accueillis à l’aéroport d’Alger par la famille d’abord, les cadres du FFS et puis bon, nous avons eu les hommages de l’Etat. Ce qui était bien.

  • Y a-t-il eu des pressions ou interventions pour qu’il y ait des funérailles officielles ?

Jugurtha Aït Ahmed

Aucune ! Absolument pas de pressions. Cela a peut-être fait partie du projet officiel, sans doute qu’il y a eu plusieurs projets même. Cependant, le nôtre a été accepté sans aucune intervention, sans aucune pression… Ça s’est très bien déroulé. Aussi, il y a eu des propositions d’aide de la part du parti du FFS. Mais nous avons été très clairs, nous devions surtout réaliser les vœux de notre père. Il voulait être enterré comme tout le monde. Comme Monsieur tout le monde. Sans privilèges, sans protocole. Mon père ne s’est jamais considéré comme un historique. Il a toujours dit qu’il n’était pas historique, mais que c’est le peuple qui est historique lorsqu’il bouge. A notre arrivée à Alger, nous avons transporté son cercueil au siège du FFS où nous l’avons veillé. C’était très simple aussi. Très émouvant. Puisqu’il y a eu pas mal de délégations, des représentants de partis politiques, des citoyens bien sûr et des représentants d’ambassades dont celui de l’ambassade de la Suisse. Cela, je tiens absolument à le dire. Cet officiel a tenu à dire à quel point c’était un honneur pour la Suisse d’avoir accueilli mon père pas mal de temps là-bas.

  • Comment l’avez-vous vécu ce retour, sachant que votre père a été banni de sa terre, qu’il n’a même pas eu le droit d’assister à l’enterrement de sa mère ?

Jugurtha Aït Ahmed

Ça a dû être pour lui un déchirement. Mais il était habitué. Il ne m’a jamais exprimé ni de colère ni rien du tout. Ça fait partie de la vie d’un homme politique.
Il s’attendait à tout dans ce type de situation. Pour ma part, j’étais impressionné par l’attachement et l’amour que les gens ont manifestés à Alger et ici en Kabylie. C’était immense d’ailleurs de voir tout ce monde, surtout des jeunes. Parce qu’on sait que l’histoire a été falsifiée. Mais on se rend compte que malgré tout, les gens savent de quoi il s’agit. Ils savent qui il était, et ce qu’il a fait !

  • Vous vous attendiez à cet élan du peuple ?

Jugurtha Aït Ahmed

Pas de cette ampleur-là ! On est fiers. Je suis heureux de voir autant de jeunes dynamiques qui veulent visiblement prendre le relais. C’est la meilleure façon de rendre hommage à mon père. Et de continuer le combat politique. Le combat pour la démocratie pacifiquement.

  • Que pensez-vous des slogans et du rejet par la foule du Premier ministre ?

Jugurtha Aït Ahmed

Je ne le savais pas. Je pensais que c’étaient des rumeurs. Je suis un peu coupé de l’actualité. Vous êtes algériennes ; vous connaissez comment ça se passe. Compte tenu de la masse des gens qui était là, il y a de tout, il y a plusieurs sensibilités qui ont été représentées. Mais dans le fond, je pense que mon père a quand même réussi à réunir autour de lui autant de monde pour lui rendre hommage. C’est cela le plus important.

  • Y a-t-il un projet de fondation qui portera le nom de votre père ?

C’est quelque chose qui est en cours. Elle sera créée en Suisse. On vous tiendra au courant dès que cela prendra forme.

  • Votre père  » Ait Ahmed  » a-t-il laissé des mémoires ? Des choses qui n’ont pas été encore dites ?

Jugurtha Aït Ahmed

Ses mémoires ont déjà été publiées. Tout a été dit. C’est vrai que très peu de moudjahidine ont écrit ce qui c’est passé. Je l’attribue au fait que nous sommes, même si nous avons tous appris à écrire et à lire, dans une tradition orale. Et lorsqu’on regarde ce qui se passe par exemple dans d’autres pays, en France par exemple, par rapport à l’occupation nazie, il y a beaucoup de témoignages d’acteurs de l’époque. Et chez nous, dans le Maghreb, nous n’avons pas ce réflexe d’écrire et de laisser une trace. Est-ce de la modestie ou autre chose ? Je n’en sais rien. Ce que je sais, c’est que mon père était quelqu’un de très simple. Qu’il avait un peu de peine à se mettre en avant. ça, c’est une donnée.

  • Vous êtes vous-même journaliste. L’avez-vous interrogé ; l’avez-vous interviewé sur son histoire qui fait partie de l’Histoire d’un peuple, de l’Algérie ?

Je n’ai pas du tout réfléchi à ça. Il faut que les choses mûrissent. Des vidéos de famille, oui. Des choses de famille, certainement. Mais franchement, je vous l’ai dit tout à l’heure, il y a des archives qui ont été déclassifiées. Des historiens qui travaillent dessus. Surtout sur l’OS. Sa contribution. Sur l’action diplomatique du FLN. Ce qu’il a fait à Bandung. Le travail d’historien requiert du temps. On ne pourra pas le faire comme ça en 24 heures. Et rien n’est plus dangereux que de réécrire l’Histoire, deux jours après un événement. Du recul. Et là, cela va venir, j’en suis sûr.

  • Comment va votre maman ?

Elle va bien. Merci de me poser cette question. C’est une femme courageuse. Parce que sans elle, je ne sais pas si mon père aura été ce qu’il était. On le dit bien : derrière chaque grand homme, il y a une femme. Une grande femme. Elle est courageuse, elle ne l’a jamais lâché. Quand il avait été enlevé, arrêté,… elle faisait toutes les prisons ici en Algérie. Elle le cherchait. Vous le savez déjà, les Algériennes sont fortes. Elles disent ce qu’elles pensent. Ma mère a sillonné le pays. Elle l’a retrouvé. Elle a toujours été à ses côtés. Elle l’a accompagné jusqu’au bout. Elle est extraordinaire, comme toutes les algériennes.

Source: Le Temps d’Algérie.Thanina Benamer et Samira Hadj Amar

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